Déclaration préliminaire: Mission d’Observation de L’Election du 27 Juin 2010 en Guinee
Conakry, 29 juin 2010
C’est un formidable pari pour l’administration électorale, toute nouvelle dans sa composition et son expérience en matière d’élections, d’avoir su gérer une élection aussi cruciale pour l’avenir de la Guinée dans des délais aussi brefs. Pour autant, avertit M. Denis Kadima, Chef de la mission de l’EISA, «les acquis d’une élection relativement réussie dans les conditions de son déroulement ne peuvent être préservés qu’à condition que les opérations qui suivent la clôture des bureaux de vote soient gérées par l’ensemble des parties prenantes avec le même esprit de professionnalisme, de transparence et de responsabilité que le jour du vote». La Mission de l’EISA restera attentive à l’ensemble des opérations postélectorales notamment l’annonce des résultats, la gestion d’un éventuel contentieux électoral et la perspective d’un deuxième tour.
1 Introduction
Le 27 juin 2010 s’est tenue une élection présidentielle en République de Guinée, le premier scrutin véritablement compétitif depuis l’accession du pays à l’indépendance en 1958. L’Institut Electoral pour une Démocratie Durable en Afrique (EISA) a déployé une Mission continentale d’observation en réponse à une invitation de la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) dans son effort de renforcer l’intégrité du processus électoral. La valeur ajoutée de l’EISA dans l’observation de cette élection reposait précisément sur une longue expérience accumulée à travers l’appui à une quarantaine de processus électoraux en Afrique. De plus, l’Institut offrait l’avantage comparatif d’être la seule organisation panafricaine non étatique à avoir déployé une mission d’observation indépendante en Guinée et contribué, en cette qualité, au développement des bonnes pratiques en matière d’observation et d’organisation des élections.
La Mission dirigée par Monsieur Denis Kadima, Directeur Exécutif de l’EISA, était composée de 20 représentants d’organisations de la société civile et d’organes de gestion des élections venus d’Afrique du Sud, d’Algérie, du Cameroun, de Côte d’Ivoire, du Kenya, de Madagascar, de l’île Maurice, du Niger, de la République Centrafricaine (RCA), du Congo-Brazzaville, de la République Démocratique du Congo (RDC), du Sénégal, de la Sierra Leone et du Tchad. Au-delà de l’objectif global de l’évaluation de la crédibilité de l’élection, les objectifs spécifiques de la Mission étaient les suivants:
- Evaluer si les conditions sont réunies pour l’organisation d’une élection qui permet aux citoyens de Guinée d’exprimer librement leur volonté;
- Analyser le déroulement de l’élection à l’aune du cadre constitutionnel, institutionnel et légal en vigueur et apprécier de la conformité de celui-ci aux standards internationaux et continentaux en matière d’organisation d’élections démocratiques; et
- Déterminer si le résultat de l’élection est le fruit de la libre expression de la volonté des électeurs guinéens.
Les observateurs se sont d’abord familiarisés avec les objectifs, les principes et la méthodologie de l’observation internationale des élections. Ceci afin de comprendre le rôle qu’ils étaient appelés à jouer dans le processus électoral, à la lumière de la Déclaration internationale de principes pour l’observation des élections de 2005 dont EISA est signataire. Une série de rencontres a suivi avec l’ensemble des parties prenantes au processus électoral. Ainsi, la Mission a tour à tour interagi avec la CENI, les représentants des principaux candidats, les partenaires extérieurs de la Guinée, les autres Missions d’observation électorale, les responsables de la société civile, des médias et de la sécurité. Dimanche 27 juin 2010, des équipes d’observateurs ont suivi les opérations de vote et de dépouillement.
Les régions de déploiement de la Mission étaient les suivantes:
- Boké
- Conakry;
- Faranah;
- Kankan;
- Kindia; et
- Labé.
A la suite des échanges avec les parties prenantes et basant son évaluation sur les observations recueillies par ses équipes déployées sur le terrain, la Mission d’observation électorale de l’EISA note avec satisfaction que cette élection s’est déroulée dans un environnement politique plus favorable qu’auparavant marqué notamment par la mise en place d’institutions de transition, la volonté des parties prenantes d’aller aux élections dans les plus brefs délais et l’existence d’un consensus minimal sur les règles de jeu.
2 Un climat politique plus favorable
L’organisation d’une élection présidentielle compétitive en Guinée n’était pas acquise il y a quelques mois. Le 28 septembre 2009, les forces de sécurité ouvrent le feu sur des manifestants lors d’un rassemblement organisé par le Forum des Forces Vives (FFV), une coalition regroupant des partis politiques, des syndicats et des organisations de la société civile. Le FFV dénonce les conditions de préparation de l’élection présidentielle annoncée pour janvier 2010 et pour laquelle le capitaine Moussa Dadis Camara pourrait être candidat. La répression fait des centaines de morts. Une commission d’enquête des Nations-Unies établit les responsabilités de Moussa Dadis Camara et de son entourage dans ces massacres.
De façon inattendue, une nouvelle page de l’histoire politique de la Guinée s’ouvre à la suite de l’éloignement de Dadis Camara à la fois de la vie politique et du pays consécutivement à la tentative d’assassinat perpétré contre sa personne par son aide de camp le 3 décembre 2009. En effet, des négociations menées sous l’égide de Blaise Compaoré, Président du Burkina Faso, aboutissent à la signature d’un accord de sortie de crise en posant les bases d’une transition devant conduire à l’organisation d’élections ouvertes. Outre la mise en place d’un Conseil National de Transition (CNT), nouvel organe délibérant de la Guinée depuis la dissolution de l’Assemblée nationale, la Déclaration de Ouagadougou prévoit la nomination d’un Premier Ministre issu des rangs du FFV. Une élection présidentielle doit être organisée dans un délai de 6 mois. Les membres du CNT, les militaires y compris le Président de la République et les membres du gouvernement, avec en tête le Premier ministre, ne peuvent y participer.
De fait, le contexte politique qui prévaut au moment de l’élection présidentielle du 27 juin 2010 est nouveau, à plusieurs titres:
- Pour la première fois de l’histoire du pays, l’opportunité est donnée aux citoyens de Guinée d’en finir avec la spirale des régimes autoritaires et des coups d’Etat plus ou moins sanglants qui ont marqué l’évolution du pays depuis l’indépendance. Le régime de Sékou Touré commence en 1958 et s’achève avec son décès en 1984. Loin de déboucher sur une transition démocratique, celui-ci est suivi par l’avènement au pouvoir du Général Lansana Conté et du Comité militaire de redressement national à la suite d’un coup d’Etat qui marque l’acte de naissance de la Guinée post-Sekou Touré. La mort de Lansana Conté, lui-même, le 22 décembre 1998, se traduit par une nouvelle prise du pouvoir par les militaires, cette-fois sous la conduite du Capitaine Moussa Dadis Camara, à la tête du Conseil National pour le Développement et la Démocratie (CNDD), avec les mêmes promesses non tenues de retour à l’ordre constitutionnel;
- L’engagement des militaires, sous la conduite du Général de brigade Sekouba Konaté, à organiser des élections et à remettre le pouvoir aux civils;
- L’absence de mots d’ordre de boycottage de l’élection par les principaux partis et leaders politiques du pays contrairement à la situation qui avait prévalu en 2002 et en 2003 lors des élections législatives et du referendum constitutionnel, notamment; et
- La gestion inédite des élections par une Commission électorale indépendante.
3 Un nouveau cadre juridique pour des élections plus ouvertes
L’organisation des élections en Guinée est régie par un ensemble de textes dont les plus importants ont été adoptés à la suite du processus de transition engagé avec la signature de la Déclaration de Ouagadougou. Il s’agit de la Constitution adoptée le 19 avril 2010 par le CNT et promulguée par décret présidentiel. Un nouveau Code Electoral devant régir tout le processus électoral en Guinée est entré en vigueur le 24 mai 2010. D’autres textes complètent les dispositions de la Constitution et du Code Electoral pour l’élection du Président de la République, notamment la loi no L/2007/013/AN portant création, attributions, composition, organisation et fonctionnement de la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) et la Décision conjointe no 203/CENI/MATAP/2010 portant détermination des modalités de vote pour l’élection présidentielle et les autres consultations électorales.
Le mandat présidentiel est de cinq ans, renouvelable une fois. En aucun cas, nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels consécutifs ou non (article 27 de la Constitution). Est élu au terme de l’élection le candidat qui a obtenu la majorité absolue des suffrages exprimés. La Constitution prévoit également l’éventualité d’un deuxième tour lorsqu’aucun candidat n’obtient la majorité absolue à l’issue du premier tour (article 32). Le deuxième tour a lieu le quatorzième jour après la proclamation des résultats définitifs du premier tour (article 28).
La Mission salue l’engagement des parties prenantes à aller aux élections avec un consensus minimal sur les règles de jeu. Elle a cependant été informée, à la suite des interactions suivies avec les parties prenantes qu’elle a rencontrées, du débat qui a eu lieu sur les conditions de l’entrée en vigueur de la Constitution du 19 avril 2010. Une différence d’approches a opposé ceux qui souhaitaient l’adoption de la Constitution par référendum et ceux qui étaient favorables à la voie législative à travers le CNT érigé en organe législatif délibérant. La Mission prend acte de la décision consensuelle des parties prenantes de recourir à un organe délibérant plutôt que de recourir à une procédure référendaire afin de ne pas différer l’élection présidentielle en organisant une autre consultation populaire préalable. La Mission recommande que l’utilisation de procédures exceptionnelles soit strictement encadrée de manière à éviter des modifications constitutionnelles abusives.
La Mission reconnaît les efforts accomplis en peu de temps pour permettre à la Guinée de disposer de nouvelles institutions. Elle estime que le cadre juridique mis en place pour cette élection était de nature à permettre aux Guinéens de choisir librement leurs dirigeants. Au passage, la Mission note avec satisfaction qu’il prévoit, d’une façon claire et nette, l’instauration d’un système électoral et d’un mode de scrutin équitables. Tout en saluant la flexibilité de l’administration électorale, la Mission encourage néanmoins l’harmonisation de dispositions légales relatives à l’organisation matérielle des élections pour éviter des contradictions, des confusions et d’éventuelles contestations. En effet, le Code Electoral précise un vote à bulletin multiple et à enveloppes alors qu’une décision conjointe de la CENI et du ministère de l’administration territoriale impose le bulletin unique. Pour cela, la Mission recommande une relecture de l’article 67 du Code Electoral à la lumière de l’article 4 de la Décision du 16 juin 2010 portant détermination des modalités de vote pour l’élection présidentielle et les autres consultations électorales pour que les conditions d’organisation des élections soient conformes à la loi.
4 Une administration électorale non-partisane
L’article 132 de la Constitution définit le mandat de l’organe de gestion des élections en Guinée : «La Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) est chargée de l’établissement et de la mise à jour du fichier électoral, de l’organisation, du déroulement et de la supervision des opérations de vote. Elle en proclame les résultats provisoires». La CENI est composée de personnalités reconnues pour leur compétence, leur probité, leur intégrité et leur bonne moralité. Au niveau Central, la CENI comprend 25 membres représentant les délégués des partis de la majorité et de l’opposition, sur une base égale, et ceux des organisations de la société civile et de l’administration publique. La CENI dispose de démembrements sur l’ensemble du territoire et est assisté dans les tâches techniques par le ministère de l’administration territoriale. Les Cours et les tribunaux veillent à la régularité des consultations électorales et sont chargés de la gestion du contentieux électoral. Selon les articles 93 et 94 de la Constitution, la Cour Constitutionnelle est la juridiction compétente en matière électorale. Elle statue sur le contentieux des élections nationales et proclame les résultats définitifs des élections et des referendums.
Eu égard à l’administration électorale, la Mission fait les observations suivantes:
- Le cadre juridique en vigueur pour l’élection présidentielle du 27 juin 2010 consacre la mise en place d’un organe de gestion des élections impartial et indépendant;
- Les délais impartis à l’administration électorale pour la tenue de cette élection ont mis une énorme pression sur la CENI mais n’ont entamé ni sa détermination à organiser une élection ouverte ni la confiance de l’ensemble des parties prenantes vis-à-vis de l’intégrité du processus électoral.
5 L’enrôlement et la distribution des cartes d’électeurs
Pour être électeur, l’article 3 du Code Electoral exige, entre autres, d’être de nationalité guinéenne et âgé de 18 ans révolus au jour de la clôture de la liste électorale. Une liste électorale est établie pour chaque commune. Elle est déposée à la CENI pour la constitution du fichier général des électeurs.
La Mission a été mise au courant, grâce à ses consultations avec les parties prenantes, de l’organisation d’un recensement électoral de type biométrique. En plus de l’enrôlement des électeurs dans l’ensemble du pays, des dispositions ont été prises pour une opération d’enregistrement des Guinéens vivant à l’étranger. La Mission a également été informée des difficultés éprouvées par quelques électeurs à rentrer en possession de leurs cartes et des dysfonctionnements constatés au moment de la distribution de ces cartes, plus particulièrement les allégations selon lesquelles les cartes d’électeurs n’étaient pas toujours retirées contre la présentation d’un récépissé. La Mission n’a pas pu vérifier la véracité de certaines de ces allégations. Elle constate néanmoins que la CENI a pris des dispositions encourageantes pour permettre à tous les électeurs inscrits de voter. Il s’agissait de l’introduction dans les bureaux de vote d’une liste spéciale à côté de la liste électorale et de la possibilité pour les électeurs de voter sur présentation d’un récépissé d’enregistrement avec photo.
A ce niveau, la Mission recommande à la CENI de:
- Prendre toutes les dispositions légales et pratiques pour permettre aux électeurs de s’inscrire, d’inspecter la liste électorale, de rentrer en possession de leurs cartes d’électeurs, de formuler des objections éventuelles et de les voir traitées de manière adéquate et dans des délais suffisants et raisonnables ; et
- S’assurer, avec l’appui de ses partenaires techniques et financiers, de la soutenabilité politique, financière et technique du fichier électoral mis en place.
6 Nomination et investiture des candidats
Pour être candidat à la présidence, il faut être de nationalité guinéenne, jouir de ses droits civiques et politiques, âgé de 35 ans au moins et jouissant d’une bonne santé physique et mentale. La Constitution précise que les candidatures sont reçues au Greffe de la Cour Constitutionnelle 60 jours au plus tard avant la date du scrutin. Les candidatures non présentées par des partis politiques légalement reconnus sont déclarées irrecevables (article 29 de la Constitution).
La Mission note que la Cour Constitutionnelle a publié le 24 mai 2010 une liste de 24 candidats sur les 36 qui avaient été reçues en son Greffe. Parmi eux, il y’avait une femme.
- Un si grand nombre de candidats s’explique par la nature de l’élection et plus particulièrement la possibilité offerte, pour la première fois dans le pays, aux candidats d’aller aux élections avec des chances égales de remporter le scrutin;
- La décision de faire payer une caution de 500 millions de francs guinéens aux candidats peut paraître excessive et arbitraire pour certains; elle contribue néanmoins à limiter le nombre de partis et de candidats aux élections;
- L’exclusion des candidatures indépendantes pour l’élection présidentielle est regrettable dans la mesure où elle limite les possibilités de renouvellement de l’élite politique de la Guinée en dehors des canaux traditionnels des partis politiques;
- Des efforts restent à faire, au niveau des partis politiques notamment, relativement à l’égalité de genre, tels que le recommandent le Protocole de l’Union Africaine de 2003 sur les droits de femmes en Afrique et la Charte Africaine de la Démocratie, des Elections et de la Gouvernance de 2007. A cet effet, la Mission recommande à l’ensemble des parties prenantes de la Guinée de prendre des mesures nécessaires visant à promouvoir l’inclusion de tous les groupes sociaux marginalisés, à l’instar des femmes, des jeunes et des personnes vivant avec un handicap, dans les processus politiques.
7 Une campagne électorale sans incidents majeurs
Au terme des articles 31 de la Constitution et 38 du Code Electoral, la campagne électorale pour l’élection présidentielle est déclarée ouverte trente jours avant le scrutin et close la veille de celui-ci-ci à zéro heure. Le Code Electorale précise également que les manifestations, réunions et rassemblements électoraux se déroulent conformément aux dispositions de la loi sur les réunions et manifestations publiques. Bien que la campagne électorale ait, de fait, commencée bien avant la publication de la liste des 24 candidats éligibles, elle s’est déroulée sans incidents majeurs. Certes, des violences isolées de fin campagne ont éclatées entre des supporters de l’UFDG et de l’UFR dans les localités de Forécariah et Coyah. Mais, en général, les candidats et leurs militants ont eu le droit de se réunir et de circuler librement dans l’ensemble du pays.
Sur la campagne électorale, la Mission observe que:
- Les candidats ont eu le temps nécessaire de battre campagne sur l’ensemble du territoire et à l’étranger;
- Les candidats et leurs militants ont fait l’effort de respecter le code de conduite des partis politiques en évitant le recours à un discours incitant à la haine ou en recourant à un langage enflammé;
- Les candidats contestant l’élection ont eu un accès relativement équitable aux médias publics;
8 Le jour du vote
Les bureaux de vote ont ouvert à 07H00 et devaient fermer à 18H00, selon les dispositions de l’article 65 du Code Electoral. Le vote a cependant été prolongé jusqu’à 20H00 pour permettre à tous les électeurs de voter, ceci conformément au Code Electoral. Le vote s’est généralement déroulé dans le calme et dans une atmosphère empreinte de la fierté du peuple de Guinée d’être maître de son destin en dépit de nombreuses insuffisances relevées dans l’organisation matérielle du scrutin. Le jour du vote, la Mission a appesanti ses observations sur la localisation, l’accessibilité et l'aménagement des lieux servant de bureaux de vote ainsi que leur horaire de fonctionnement. Une attention particulière a également été accordée au matériel électoral notamment la conception des bulletins de vote. Enfin, le secret du scrutin ainsi que les procédures et déroulement de vote, y compris la performance des agents électoraux, ont été évalués.
Bureaux de vote
L’emplacement des bureaux de vote est un élément important pour garantir un accès facile au processus électoral. La sélection des endroits et locaux devant servir de bureaux de vote est, en général, basée sur un certain nombre de facteurs tels que le nombre d’électeurs par bureau de vote, la proximité du bureau de vote, la qualité de l’éclairage et les moyens de communication, le transport et d’autres considérations logistiques. L’emplacement choisi pour un bureau de vote devrait être accessible à tous les électeurs, particulièrement aux personnes âgées et aux personnes handicapées.
La Mission regrette l’éloignement et le mauvais aménagement de certains bureaux de vote constatés par les observateurs. Elle souligne que leur emplacement devrait garantir une identification et un accès facile aux électeurs et ainsi minimiser les pertes inutiles de temps. L’interdiction de laisser circuler les véhicules le jour du vote, à l’exception de celles munies d’un laissez-passer délivré par les autorités, a privé les électeurs des principales villes du pays de la possibilité d’emprunter des moyens de transport qui leur auraient permis de se déplacer facilement. La mission comprend tout à fait la volonté des responsables guinéens de limiter la circulation des personnes le jour du scrutin par mesures de sécurité et pour prévenir certaines irrégularités électorales. Une telle décision rend cependant difficile la mobilité des citoyens lorsque les bureaux de vote sont distants des lieux de résidence de certains électeurs. Le nombre de bureaux de vote doit être proportionnel à la densité de la population et aux exigences de la répartition de celle-ci. La Mission recommande d’augmenter le nombre de bureaux de vote et d’essayer, autant que faire ce peut, de rapprocher les électeurs de leurs bureaux de vote. Enfin, des mesures appropriées doivent être prises à la fois pour faciliter l’accès aux bureaux de vote des électeurs âgés et ceux vivant avec un handicap et pour les assister durant les opérations de vote.
Matériel électoral
Le matériel destiné à l’élection doit être facilement compréhensible et adapté aux conditions des personnes analphabètes ou vulnérables. En l’absence de ce genre de matériel, une assistance conséquente devrait être fournie aux personnes qui le désirent afin de les rendre capables de voter.
La Mission se réjouit de la réforme du système de vote en Guinée. Il est vrai qu’avec le système de vote utilisé jusque-là le secret du scrutin était garanti par l'utilisation des isoloirs ainsi que les enveloppes dans lesquelles les électeurs devaient insérer le bulletin de vote. Mais après le vote, les électeurs devaient soit jeter les bulletins restants dans une poubelle placée dans l’isoloir, soit les emporter avec eux. D’où des risques de manipulation des électeurs, la possibilité de l'achat de voix, la victimisation et même l'intimidation des votants. Le bulletin unique utilisé, pour la première fois au cours de cette élection est standardisé, équitable, beaucoup plus rentable économiquement et moins ouvert aux abus. De plus, le bulletin de vote utilisé était suffisamment compréhensible et clair, avec la photo du candidat, le sigle et le logo de son parti sur du papier aux couleurs bien ressorties. La Mission encourage les parties prenantes à inscrire le bulletin unique dans la loi électorale.
D’un autre côté, la Mission note que:
- Le matériel électoral (encre indélébile, procès-verbaux, etc.) n’était pas toujours disponible et en quantité suffisante dès l'ouverture des bureaux et tout au long de la journée;
- L’encre indélébile a été utilisée dans certains bureaux de vote alors que dans d’autres on avait uniquement recours à un cachet estampillé «A voté» et apposé sur la carte d’électeur;
- Les listes électorales étaient affichées à l’extérieur de certains bureaux de vote visités et pas dans d’autres.
Les opérations de vote et de dépouillement
Bien que des retards aient été enregistrés dans l’ouverture de certains bureaux de vote, la Mission a noté avec satisfaction:
- Une forte participation des électeurs aux opérations de vote;
- La forte présence des délégués des candidats dans les bureaux de vote;
- Un déploiement remarquable des forces de sécurité á l’intérieur et autour des bureaux de vote notamment dans les villes;
- La présence des observateurs nationaux et des observateurs internationaux.
Les bureaux de vote étaient disposés de façon à ce que personne ne puisse voir comment les électeurs marquaient leurs bulletins de vote. La disposition des isoloirs permettaient de garantir le secret du vote. En revanche, il a été noté que des urnes ont été laissées sans scellés dans quelques bureaux de vote à cause d’une utilisation facultative ou d’une méconnaissance totale de leur utilisation par le personnel électoral. Néanmoins, de telles situations ont été sans conséquence sur l’intégrité des opérations de vote là où elles ont été observées.
Les agents de la CENI et leurs superviseurs faisaient preuve de beaucoup de bonne volonté et interagissaient bien avec les électeurs, les délégués des partis, les observateurs tant nationaux qu’internationaux. Cependant, on pouvait noter une insuffisante appropriation des procédures électorales de leur part. Outre l’absence ou la faible harmonisation des procédures d’un bureau de vote à un autre, il y a lieu de déplorer des hésitations voire des confusions observées ici ou là sur la procédure à suivre pour le dépouillement. Parallèlement, les observateurs de l’EISA ont relevé la confusion presque systématique entre les bulletins blancs et les bulletins nuls, l’annulation de certains bulletins de vote sans tenir compte de la réalité de l’intention de l’électeur, l’absence de distribution systématique des feuilles de résultats aux représentants des candidats. En dépit de ces insuffisances, les opérations de dépouillement se sont terminées tard dans la nuit dans le même climat de sérénité et de transparence qui a prévalu lors du vote.
La Mission souhaite recommander:
- La distribution d’une liste de contrôle à l’attention des agents électoraux pour s’assurer du respect des procédures de vote et de dépouillement;
- La clarification de la définition du bulletin nul et la prise de mesures nécessaires pour respecter l’intention de l’électeur en cas de doute sur la réalité de son vote;
- Le recyclage du personnel électoral et la formation des délégués des partis politiques dans les bureaux de vote;
- Le renforcement de l’éducation civique et la sensibilisation électorale pour mieux familiariser les électeurs avec le nouveau système du bulletin unique;
- L’affichage des résultats devant les bureaux de vote sitôt le dépouillement terminé.
9 Conclusion
L’élection du 27 juin 2010 en Guinée s’est déroulée dans un environnement politique plus favorable qu’auparavant marqué notamment par la mise en place d’institutions de transition, la volonté des parties prenantes d’aller aux élections dans les plus brefs délais et l’existence d’un consensus minimal sur les règles de jeu. Après une campagne électorale sans incidents majeurs, les opérations de vote et de dépouillement se sont globalement déroulées dans le calme et dans la transparence. Elles ont permis aux électrices et aux électeurs guinéens d’exprimer librement leur volonté en dépit d’insuffisances notées dans l’organisation matérielle de l’élection. C’est la première fois que le pays organise une élection de cette envergure. C’est un formidable pari pour l’administration électorale, toute nouvelle dans sa composition et son expérience en matière d’élections, d’avoir su gérer une élection aussi cruciale pour l’avenir du pays dans des délais aussi brefs. Les efforts d’impartialité et de professionnalisme que la CENI a consentis jusque-là méritent d’être salués. Ils ont contribué à donner une grande fierté au peuple guinéen qui, à juste titre, peut se féliciter d’avoir contribué à travers un vote dans la paix à ouvrir une page de l’histoire politique du pays.
Il est souhaitable que cet élan d’optimisme vis-à-vis de la CENI et vis-à-vis de la Guinée ne s’arrête pas au jour du vote. Les acquis d’une élection relativement réussie dans les conditions de son déroulement ne peuvent être préservés qu’à condition que les opérations qui suivent la clôture des bureaux de vote soient gérées par l’ensemble des parties prenantes avec le même esprit de professionnalisme, de transparence et de responsabilité que le jour du vote. A ce stade du processus électoral, l’erreur serait de croire que la balle est exclusivement dans le camp de la CENI. Certes, il appartient à la CENI de s’assurer que les résultats sont connus de manière rapide mais pas hâtive pour lui permettre d’effectuer toutes les vérifications nécessaires. Mais, il ne faut pas l’oublier, tous les 24 candidats ne peuvent pas être déclarés vainqueurs et il est plus tentant pour un candidat de contester les résultats de l’élection simplement parce que le verdict des urnes lui est défavorable que d’accepter la défaite dans la dignité. Des procédures existent, que des candidats battus peuvent saisir en cas de contestation. La validité et la crédibilité d’une élection se mesure aussi à travers la réaction des parties prenantes par rapport aux résultats d’une élection.
La Mission de l’EISA restera attentive à l’ensemble des opérations postélectorales et notamment l’annonce des résultats, la gestion d’un éventuel contentieux électoral et la perspective d’un deuxième tour. Un rapport plus complet détaillera les observations et les recommandations de la Mission pour cette élection.
Denis Kadima
Chef de la Mission
La Mission exprime sa reconnaissance à la CENI et à l’ensemble des autorités de Guinée pour lui avoir accordé les facilités nécessaires en vue du déploiement de cette Mission d’observation.